A travers chaque conte peul, il y a un message, un enseignement ou une morale. Selon un proverbe peul <lorsque tu fais du bien et tu continues à souffrir, fais-en davantage>. Ce livre est un recueil de contes peuls racontés depuis plusiseurs générations.
de Fatimatou Baldé
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La lettre du sage Amadou Hampaté BA
Mes chers cadets,
Celui qui vous parle est l`un des premiers nés du vingtième siècle. Il a donc vécu bien longtemps et, comme vous l`imaginez, vu et entendu beaucoup de choses de par le vaste monde. Il ne prétend pas pour autant être un maître en quoi que ce soit. Avant tout, il s`est voulu un éternel chercheur, un éternel élève, et aujourd`hui encore sa soif d`apprendre est aussi vive qu`aux premiers jours.
Il a commencé par chercher en lui-même, se donnant beaucoup de peine pour se découvrir et se bien connaître en son prochain et l`aimer en conséquence. Il souhaiterait que chacun de vous en fasse autant.
Après cette quête difficile, il entreprit de nombreux voyage à travers le monde : Afrique, Proche-Orient, Europe, Amérique. En élève sans complexe ni préjugés, il sollicita l`enseignement de tous les maîtres et tous les sages qu`il lui fut donné de rencontrer. Il se mit docilement à leur écoute. Il enregistra fidèlement leurs dires et analysa objectivement leur leçon, afin de bien comprendre les différents aspects de leur comportement. Bref, il s`efforça toujours de comprendre les hommes, car le grand problème de la vie, c`est la MUTUELLE COMPREHENSION.
Certes, qu`il s`agisse des individus, des nations, des races ou des cultures, nous sommes tous différents les uns les autres ; Mais nous avons tous quelque chose de semblable aussi, et c`est cela qu`il faut chercher pour pouvoir se reconnaître en l`autre et dialoguer avec lui. Alors, nos différences, au lieu de nous séparer, deviendront complémentaires et sources d`enrichissement mutuel.De même que la beauté d`un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde. Combien ennuyeux et monotone serait un monde uniforme où tous les hommes, calqués sur un même modèle, penseraient et vivraient de la même façon ! N`ayant plus rien à découvrir chez les autres, comment s`enrichirait-on soi-même ?
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A
notre époque si grosse de menaces de toutes sortes, les hommes doivent
mettre l`accent non plus sur ce qui les sépare, mais sur ce qu`ils ont
de commun, dans le respect de l`identité de chacun. La rencontre et
l`écoute de l`autre sont toujours plus enrichissantes, même pour
l`épanouissement de sa propre identité, que les conflits ou les
discussions stériles pour imposer son propre point de vue. Un vieux
maître d`Afrique disait : il y a » ma » vérité et » ta » vérité, qui
ne se rencontreront jamais. » LA » Vérité se trouve au milieu. Pour
s`en approcher, chacun doit se dégager un peu de » sa » vérité pour
faire un pas vers l`autre…
Jeunes gens, derniers-nés du vingtième
siècle, vous vivez à une époque à la fois effrayante par les menaces
qu`elle fait peser sur l`humanité et passionnante par les possibilités
qu`elle ouvre dans le domaine des connaissances et de la communication
entre les hommes. La génération du vingt et unième siècle connaître une
fantastique rencontre de races et d`idées. Selon la façon dont elle
assimilera ce phénomène, elle assurera sa survie ou provoquera sa
destruction par des conflits meurtriers.
Dans ce monde moderne,
personne ne peut plus se réfugier dans sa tour d`ivoire. Tous les Etats,
qu`ils soient forts ou faibles, riches ou pauvres, sont désormais
interdépendants, ne serait-ce que sur le plan économique ou face aux
dangers d`une guerre internationale. Qu`ils le veuillent ou non, les
hommes sont embarqués sur un même radeau : qu`un ouragan se lève, et
tout le monde sera menacé à la fois. Ne vaut-il pas mieux avant qu`il ne
soit trop tard ?
L`interdépendance même des Etats impose une
complémentarité indispensable des hommes et des cultures. De nos jours,
l`humanité est comme une grande usine où l`on travaille à la chaîne :
Chaque pièce, petite ou grande, a un rôle défini à jouer qui peut
conditionner la bonne marche de toute l`usine.
Actuellement, en
règle générale, les blocs d`intérêt s`affrontent et se déchirent. Il
vous appartiendra peut-être, ô jeunes gens, de faire émerger peu à peu
un nouvel état d`esprits, d`avantage orienté vers la complémentarité et
la solidarité, tant individuelle qu`internationale. Ce sera la condition
de la paix, sans laquelle, il ne saurait y avoir de développement.
Je
me tourne maintenant vers vous, jeunes africains noirs. Peut-être
certains d`entre vous se demandent-ils si nos pères avaient une culture,
puisqu`ils n`ont pas laissé de livre ? Ceux qui furent pendant si
longtemps nos maîtres à vivre et à penser n`ont-ils pas presque réussi à
nous faire croire qu`un peuple sans écriture est un peuple sans culture
? Mais, il est vrai que le premier soin de tout colonisateur quel qu`il
soit (à toutes les époques et d`où qu`il vienne) a toujours été de
défricher vigoureusement le terrain et d`en arracher les cultures
locales afin de pouvoir y semer à l`aise ses propres valeurs.
Heureusement,
grâce à l`action de chercheurs tant africains qu`européens, les
opinions ont évolué en ce domaine et l`on reconnaître aujourd`hui que
les cultures orales sont des sources authentiques de connaissances et de
civilisation. La parole n`est-elle pas, de toute façon, mère de
l`écrit, et ce dernier n`est-il pas autre chose qu`une sorte de
photographie du savoir et de la pensée humaine ?
Les peuples de
race noire n`étant pas des peuples d`écriture ont développé l`art de la
parole d`une manière toute spéciale. Pour n`être pas écrite, leur
littérature n`en est pas moins belle. Combien de poèmes, d`épopées, de
récits historiques et chevaleresques, de contes didactiques, de mythes
et de légendes au verbe admirable se sont ainsi transmis à travers les
siècles, fidèlement portés par la mémoire prodigieuse des hommes de
l`oralité, passionnément épris de beau langage et presque tous poèmes !
De
toute cette richesse littérature en perpétuelle création, seule une
petite partie a commencé d`être traduite et exploitée. Un vaste travail
de récolte reste encore à faire auprès de ceux qui sont les derniers
dépositaires de cet héritage ancestral hélas en passe de disparaître.
Quelle tâche exaltante pour ceux d`entre vous qui voudront s`y consacrer
!
Mais la culture, ce n`est pas seulement la littérature orale
ou écrite, c`est aussi et surtout un art de vivre, une façon
particulière de se comporter vis-à-vis de soi-même, de ses semblables et
de tout le milieu naturel ambiant. C`est une façon particulière de
comprendre la place et le rôle de l`homme au sein de la création.
La
civilisation traditionnelle (je parle surtout de l`Afrique de la savane
au Sud du Sahara, que je connais plus particulièrement) était avant
tout une civilisation de responsabilité et de solidarité à tous les
niveaux. En aucun cas un homme, quel qu`il soit, n`était isolé. Jamais
on n`aurait laissé une femme, un enfant, un malade ou un vieillard vivre
en marge de la société, comme une pièce détachés. On lui trouvait
toujours une place au sein de la grande famille africaine, où même
l`étranger de passage trouvait gîte et nourriture. L`esprit
communautaire et le sens du partage présidaient à tous les rapports
humains. Le plat de riz, si modeste fût-il, était ouvert à tous.
L`homme
s`identifiait à sa parole, qui était sacrée. Le plus souvent, les
conflits se réglaient pacifiquement grâce à la » palabre » : » Se
réunir pour discuter « , dit l`adage, » c`est mettre tout le monde à
l`aise et éviter la discorde « . Les vieux, arbitres respectés,
veillaient au maintien de la paix dans le village. » Paix « , » La
paix seulement ! « , Sont les formules-clé de toutes les salutations et
des religions traditionnelles était l`acquisition, par chaque individu,
d`une totale maîtrise de soi et d`une paix extérieure. C`est dans la
paix et dans la paix seulement que l`homme peut construire et développer
la société, alors que la guerre ruine en quelques jours ce que l`on a
mis des siècles à bâtir.
L`homme était également considéré comme
responsable de l`équilibre du monde naturel environnant. Il lui était
interdit de couper un arbre sans raison, de tuer un animal sans motif
valable. La terre n`était pas sa propriété, mais au dépôt sacré confié
par le créateur et dont il n`était que le gérant. Voilà une notion qui
prend aujourd`hui toute sa signification si l`on songe à la légèreté
avec laquelle les hommes de notre temps épuisent les richesses de la
planète et détruisent ses équilibres naturels.
Certes, comme
toute société humaine, la société africaine avait aussi ses tares, ses
excès et ses faiblesses. C`est à vous jeunes gens et jeunes filles,
adultes de demain, qu`il appartiendra de laisser disparaître
d`elles-mêmes les coutumes abusives, tout en sachant préserver les
valeurs traditionnelles positives. La vie humaine est comme un grand
arbre et chaque génération est comme un jardinier. Le bon jardinier
n`est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait
élaguer les branches mortes et, au besoin, procéder judicieusement à des
greffes utiles. Couper le tronc serait se suicider, renoncer à sa
personnalité propre pour endosser artificiellement celle des autres,
sans y parvenir jamais tout à fait. Là encore, souvenons-nous de l`adage
: » il flottera peut-être, mais jamais il ne deviendra caïman ! « .
Soyez,
jeunes gens, ce bon jardinier qui sait que, pour croître en hauteur et
étendre ces branches dans les directions de l’espace, un arbre a besoin
de profondes et puissantes racines. Ainsi enracinés en vous-mêmes vous
pouvez sans crainte et sans dommage ouvrir vers l`extérieur, à la fois
pour donner et pour recevoir.
Pour ce vaste travail, deux outils
vous sont indispensables : tout d`abord, l`approfondissement et la
préservation de vos langues maternelles, véhicules irremplaçables de nos
cultures spécifiques ; ensuite, la parfaite connaissance de la langue
héritée de la colonisation (pour nous la langue française), tout aussi
irremplaçable, non seulement pour permettre aux différentes ethnies
africaines de communiquer entre elles et de se mieux connaître, mais
aussi pour nous ouvrir sur l`extérieur et nous permettre de dialoguer
avec les cultures du monde entier.
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Jeunes gens d`Afrique et du
monde, le destin a voulu qu`en cette fin de vingtième siècle, à l`aube
d`une ère nouvelle, vous soyez comme un pont jeté entre deux mondes :
celui du passé, où de vieilles civilisations n`aspirent qu`à vous léguer
leurs trésors avant de disparaître, et celui de l`avenir, plein
d`incertitudes et de difficultés, certes, mais riche aussi d`aventures
nouvelles et d`expériences passionnantes. Il vous appartient de relever
le défi et de faire en sorte qu`il y ait, non rupture mutilante, mais
continuation sereine et fécondation d`une époque par l`autre.
Dans
les tourbillons qui vous emporteront, souvenez-vous de nos vieilles
valeurs de communauté, de solidarité et de partage. Et si vous avez la
chance d`avoir un plat de riz, ne le mangez pas tout seul !
Si les conflits vous menacent, souvenez-vous des vertus du dialogue et de la palabre !
Et
lorsque vous voulez vous employez, au lieu de consacrer toutes vos
énergies à des travaux stériles et improductifs, pensez à revenir vers
notre Mère la terre, notre seule vraie richesse, et donnez-lui tous vos
soins afin que l`on puisse en tirer de quoi nourrir tous les hommes.
Bref, soyez au service de la vie, sous tous ses aspects !
Certains
d`entre vous diront peut-être : » c`est trop nous demander ! Une telle
tâche nous dépasse ! « . Permettez au vieil homme que je suis de vous
confier un secret : de même qu`il n`y a pas de » petit incendie (tout
dépend de la nature du combustible rencontré), il n`y a pas de petit
effort. Tout effort compte, et l`on ne sait jamais, au départ de quelle
action apparemment modeste sortira l`événement qui changera la face des
choses. N`oubliez pas que le roi des arbres de la savane, le puissant et
majestueux baobab, sort d`une graine qui, au départ, n`est pas plus
grosse qu`un tout petit grain de café…
Amadou Hampaté BA 1985
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